Du poison pour les rêves

par Manuella Maury Récit

Du poison pour les rêves

En entrant à l’école secondaire, les sœurs de Mona avaient peu à peu découvert que le village avait rétréci. Observation qui leur valut un « Précieuses petites oies ! » de la part de Monsieur Jean que la minauderie irritait autant que le psoriasis : « la grandeur d’un lieu, c’est la noblesse de ses habitants, pas l’étendue de son réseau d’égouts » devait-il ajouter en se grattant le biceps gauche.

Les premières semaines de septembre, au sortir du car postal de 17h40, les trois grâces s’affichaient pourtant moins fières. Confites, complexées, contrariées par les railleries qui singeaient leur accent et demandaient sans cesse « de quel trou elles sortaient », elles rentraient les épaules, baissaient le menton et se jetaient sur leur lit en maudissant leur pays. Le patron avait la réplique : « Dites-leur simplement : un trou noir dont le président s’appelle Isaac Newton ? » mais ses filles ne partageaient pas son sens de la gravité.

A l’automne, les feuilles tombèrent. Octobre vit disparaître pat’ d’eph beige et velours côtelé, novembre pull laineux rose et chemisiers à fleurs, décembre manches bouffantes et queues de cheval. A Noël, alléluia, LE jeans - seul et unique uniforme sensé marquer la différence - fit son apparition, consacrant ainsi leur intégration. « Vos filles ont pris l’habit, patron ! elles sont entrées dans le désordre ! » fit observer Monsieur l’abbé alors qu’Hans Rudolph dénonçait l’américanisation perfide capable de s’infiltrer « jusque sur le cul de nos enfants ». Les nouvelles urbaines n’avaient que faire de ces vieux schnocks de la table ronde auxquels elles rétorquèrent bientôt, tout en rentrant le ventre pour tenir leur pantalon plaqué : « Vous ne pouvez pas comprendre, vous n’êtes jamais sortis de votre trou ». Se refusant à la grivoiserie et dans un souci pédagogique, la table ronde confia alors au patron le soin de leur botter le cul, histoire de faire rougir l’origine du monde.

Mona ne savait pas qu’en penser. Depuis que ses sœurs quittaient chaque matin le village à 7h10, elle avait surtout gagné en tendresse. Elle aimait ces vingt minutes de chaleur volée au jour sans fin qu’endurait sa mère. De 7h10 à 7h30, elle lui appartenait entièrement.  A midi, à son retour de l’école, la table ronde l’aidait à faire ses devoirs. Monsieur Jean avait le sens des chiffres, Hans Rudolph celui des mots. Quand ils passaient une nouvelle commande, elle filait à l’étage, désormais libre de fouiner dans les affaires. Chaque jour comblait son imagination. Il y avait depuis peu ces magazines sans doute achetés clandestinement au kiosque de la gare puisqu’elle les avait trouvé planqués entre le lit et le matelas. « Merci Docteur », « Nous deux », des revues de romans photos où des médecins très riches finissaient par épouser des secrétaires très pauvres. « Du poison pour les rêves » avait sentencié la grand-mère de Mona, le jour où elle l’avait surprise découpant la tête du Professeur Weinmuller sur le point d’embrasser Miss Cécile dont la bulle disait ceci : « oh docteur !!! ». Dans chaque histoire les docteurs avaient un nom et les secrétaires des interjections.

Mona aurait pu jouir de son secret l’année scolaire durant, mais la discrétion lui avait été refusée à la naissance.  Pour expliquer cette malédiction, et la faire enrager, sa sœur aînée racontait que « alors que le doigt des anges allait lui toucher les lèvres et lui demander de respecter le secret des origines - Chut ! - Mona avait hurlé à faire crever le pneu d’un 18 tonnes ».

C’est un mardi de novembre qu’elle se confondit. Elle avait déclaré tout de go : « Quand je serai grande, je serai Docteur et j’aurai des assistants blonds qui m’embrasseront sur les lèvres en disant : « oh Docteur Mona !!! ». Le postier qui venait de payer sa tournée « vite en vitesse » en perdit sa petite monnaie : « Mais t’es pas folle de parler comme ça ! d’où ça sort ces âneries. » Piégée, Mona sentit littéralement les revues interdites se déchirer sous ses pieds. Il lui fallait un mensonge de qualité. Alors elle fit comme Miss Cécile lorsque le Professeur Weinmuller découvrit qu’elle n’était pas une assistante dentaire orpheline mais la fille d’un éminent spécialiste en immunologie :  elle sanglota comme une vieille soupière. De grosses larmes qui éclatèrent, roulèrent dans le cendrier et finirent même par éteindre la « française papier maïs » qu’Hans Rudolph venait d’allumer. Cyrille l’installateur sanitaire, le patron, Monsieur Jean et même monsieur l’abbé se sentirent impuissants. On essaya de la consoler, de comprendre, on lui offrit un ragusa, un paquet de chips au paprika, on lui raconta une blague, puis une autre blague, et enfin, Mona finit par se calmer.

C’est alors que derrière la plonge sa grand-mère eut un sourire. Non merci Docteur, pensa-t-elle, en essuyant ses verres, votre poison pour les rêves n’aura pas d’effet sur ma petite fille, elle possède déjà l’antidote.

 

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